Le récit de vos courses

CR Marathon de Genève, à la recherche de moi-même....

par Miss Evidence » Dim 14 Mai 2017 17:38

Marathon de Genève couru il y a une semaine et... toujours pas de compte rendu. Panne de mots ?

Non... plus douloureux que cela. Un violent plongeon dans la dépression m'éloigne de tout et surtout de moi-même.

Un mot difficile à écrire et plus encore à accepter. Un état qui me vole ma vie, qui me brise en miettes. Si je vous écris ces quelques lignes, c'est par respect pour tous les encouragements reçus alors que j'hésitais à prendre le départ de ce marathon de Genève.

Au fond de moi, je dois admettre que j'étais déjà bien mal en point les 15 jours précédents cette course mais je refusais de l'admettre. J'avais tenté un footing léger qui, après 2 km, s'était achevé dans les larmes tant l'effort de courir m'était insupportable...

Cet horrible sentiment de n'être plus rien, incapable de contrôler ma vie et mon corps me rendait dingue et m'angoissait. Revêtir un dossard de marathon était le pari le plus gonflé de ma vie... J'avais déclaré à ma psy qu'une part de moi voulait me prouver que j'étais encore en vie, qu'il restait une ombre de force à laquelle me raccrocher. Besoin de croire en quelque chose quand tout fiche le camp.

J'y suis allée comme un zombie, distribuant des sourires autour de moi pour masquer au maximum l'épave qui se cachait sous mon apparence. Se sentir présente sur un départ de marathon et se sentir absente en même temps. Entendre les réjouissances, lire l'ambiance sur les visages des coureurs et se sentir emprisonnée dans une bulle de solitude. Être là et ne pas y être.

Démarrer en courant sans raison, juste parce que le départ est donné. Ne pas allumer son ipod pour tenter de rester en contact avec le monde qui m'entoure. Courir sans penser, sans me projeter plus loin qu'avancer un pas après l'autre. Ne pense pas ma grande, ne pense surtout pas. Je me laisse aller dans la vague, je suis ce flot de sportifs, je ne sais pas où je vais mais j'y vais.

Les minutes passent, le 10 ème km arrive, j'ai besoin de mettre de la musique car mes pensées partent dans tous les sens. Un peu comme si soudainement je prenais conscience de ce que je fais. Bon dieu... je ne rêve pas. Je suis bien en train de courir un marathon. Le zombie se prend cette réalité dans la tronche. Pauvre fille... à quoi rêves-tu ? Tu n'imagines quand même pas qu'il suffit d'épingler un dossard, le moral dans la broyeuse, pour prétendre avaler 42 km ??? Trop tard, je suis là. Mon âme souffre, je veux me sentir vivante et si avoir mal, souffrir et brûler mon corps me permet de m'accrocher à l'espoir... alors je m'accroche. Les kilomètres sont compliqués, douloureux, mon esprit divague complètement. Je tangue entre abandon et inconscience.

Est-ce bien moi qui court ? Une horrible douleur dans l'aine hurle que je suis en vie. Que m'arrive t'il ? Mon combat était prévu avec le mental uniquement, si maintenant le corps est son allié, je vais plier... on ne se bat plus à armes égales.

19ème km : il me semble reconnaître mon fils de 27 ans et son amie, ainsi que ma fille de 24 ans. Oh.... je craaaque... C'est peut-être mon 6 ème marathon mais le premier dans ma ville et mes enfants ne sont jamais venus m'encourager. Les voir au détour d'un faux-plat, c'est comme un flash d'amour dans mon effort. Je leur crie un merci dans les larmes d'émotion. Le regard consterné de ma fille m'apprend que je fais peur avoir. J'ai honte, je suis désolée de leur imposer cette image de leur maman. Je lis de l'angoisse dans le regard de mes enfants. Plus tard, ils me confirmeront ce ressenti.

Tant bien que mal, j'essaie de me concentrer dans ma course parce que cette intrusion éphémère me perturbe énormément. Sortie des foulées répétitives sans réfléchir, après avoir vu mes enfants, j'erre entourée de mille interrogations. Pourquoi courir ? Qu'est-ce que je fais là ? Pourquoi m'imposer ce marathon ? Ne pas penser, ne surtout pas penser. Seulement courir. Alors... je cours.

Je me plonge dans une paire de mollets masculins à quelques centimètres devant moi et je m'accroche telle une ombre. Ne pas penser, ne pas penser. Juste courir.

22 ème km : mes 3 supporters sont à nouveau là ! Cette fois, je dois les rassurer. Je souris. Je dis que tout va bien même si je mens et surtout je les quitte en les rassurant. L'instant d'après, je plonge dans une solitude indescriptible. Rappelle-toi, ne pas penser... juste maintenir ton corps en vie.

Ce marathon c'est un voyage pour défier ton moral qui flanche. Une recherche pour te prouver que tu existes encore. Un cri silencieux qui veut faire taire cette douleur intérieure. Sans trop penser, je cours encore et encore. J'ai mal, très mal. Cette douleur à l'aine ne me quitte pas un instant. Que veux t'elle me dire ? Dois-je l'écouter ?

Je me replie et me referme sur moi, rien que moi. Ne pense pas, n'écoute pas cette douleur, cours sans savoir pourquoi.

32 ème km: mes enfants sont là ! Bouffée d'oxygène indescriptible, je lis leur fierté, je me nourris de leurs encouragements. Mon fils et ma fille courent quelques mètres à mes côtés. J'ai mal, je suis lourde mais leur amour me porte.

Ma route se poursuit avec un tunnel. Je plonge dans les abîmes. Murs gris, route grise, solitude, musique excessive qui me déchire, j'étouffe dans ce long passage dans le tunnel. J'attends avec impatience de revoir le ciel et de sentir l'air. Sortie du tunnel, voilà une descente qui ne m'offre aucun réconfort. Des kilomètres de route bordée de platanes à l'infini me nargue. L'enfer... je ne vois que des platanes, rien que des platanes et je n'avance plus. Un goût d'abandon pourtant je vois Genève et le Jet d'Eau. Ils sont un repère. En kilométrage, le plus dur est fait. Au niveau fatigue, le plus dur reste à faire... Je n'ose même plus faire le point. Je ne sais plus qui je suis, ni où je vais... ma tête n'a même plus la force de divaguer. J'en arrive à croire que mon âme est partie. Je ne suis qu'un corps horriblement douloureux qui avance très lentement.

38 ème km : mon fils a enlevé sa veste, il la passe sur son bras et me dit :"Maman, je vais courir avec toi les 5 derniers km !" Séquence émotion et frissons !!! Il m'offre quelque chose d'hors norme, mieux qu'un gel énergétique, sa présence me rassure et m'enveloppe de douceur. Le combat commence entre mon corps épuisé et mon cœur rempli d'amour. Je ne vous l'ai pas dit mais le mois prochain, mon fils sera papa pour la 1 ère fois. Cette future naissance, son nouveau rôle de père, mon futur statut de grand-mère, tout ça provoque en moi une farouche envie d'aller chercher cette fichue ligne d'arrivée.

Antoinette, une copine, m'accompagne aussi sur quelques mètres. Je me sens portée et cette force discute avec ma douleur à l'aine devenue insupportable. Quel combat. Ne pas penser, juste courir. Soudain, le pont de Mont-Blanc m'accueille, son arche se dresse pour me délivrer. J'accélère pour hurler que je suis en vie et... je m'offre un temps final inespéré de 5h09. C'est mon 4ème meilleur chrono sur 6 marathon. Loin d'être un objectif, c'est une sacrée revanche.

Mon mari n'en revenait pas. À l'arrivée, il m'a dit :"Je n'aurai pas parié 5 euros que tu termines ce marathon en raison de ton état de ces derniers jours". Je dois bien l'admettre, moi non plus je n'aurai rien parié !

J'ai longuement hésité à rédiger ces lignes. Courir doit être un plaisir. À aucun moment je n'ai couru avec plaisir... Ce marathon n'est pas un marathon ordinaire. Je suis allée au combat parce que je ressentais le besoin de m'affronter.

Ce vécu est le mien et ne doit en aucun cas influencer vos préparations. Aujourd'hui j'en paie le prix parce qu'après la délivrance de l'arrivée et la fierté de recevoir ma 6 ème médaille, je dois affronter la réalité. Je fais une violente dépression et je sombre dans une douleur bien différente que celle de ce marathon. Ne m'en veuillez pas si je me fais silencieuse. Je dois chercher un autre chemin pour me retrouver et j'ignore encore sa distance. Je vous embrasse toutes très très très fort.
C'est quoi les calories ? Les calories sont des petits monstres qui s'introduisent la nuit dans votre garde-robe et rétrécissent vos vêtements...Sales bêtes !!!!
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par lapuce92 » Dim 14 Mai 2017 20:34

Merci pour ce CR "sans fard" et tellement plein d'émotions et de vérité. Encore bravo pour cette performance. Aller au bout d'un marathon (même rien que prendre le départ....) franchement chapeau!
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par delphine_h » Lun 15 Mai 2017 10:12

Merci pour ce récit tellement poignant. Je ne connais pas la dépression, mais j'ai souvent fleurté avec.
Tant de mots résonnent en moi.
Miss Evidence a écrit: fils a enlevé sa veste, il la passe sur son bras et me dit :"Maman, je vais courir avec toi les 5 derniers km !" Séquence émotion et frissons !!! Il m'offre quelque chose d'hors norme, mieux qu'un gel énergétique
Accroches toi !!!!

Prends bien soin de toi,

Delphine
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par Miss Evidence » Lun 15 Mai 2017 13:06

Merci pour ces deux gentils messages de réconfort.
C'est quoi les calories ? Les calories sont des petits monstres qui s'introduisent la nuit dans votre garde-robe et rétrécissent vos vêtements...Sales bêtes !!!!
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par Tiwoui » Lun 15 Mai 2017 20:53

Je vous lis tous les même si je ne poste pas, mais là, ton récit me bouleverse tant je me retrouve dans tes mots (même si mon marathon est à venir lui..)

J'espère avoir ton courage.

Respect Et Bravo.

Prends soin de toi tu es pleine de ressources
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par Stella » Lun 15 Mai 2017 21:03

Oh la la, que c'est laborieux, quand j'ai vu le titre, j'avoue que j'ai cru que j'allais lire un récit d'instrospection philosophique en chaussures de running, en fait, c'est l'histoire d'une nana qui est bien plus forte qu'elle ne le croit et je t'admire beaucoup pour ça.
D'ailleurs ça me fiche la larme à l'oeil, tiens ! C'est une très belle histoire, merci de nous l'avoir racontée et je te souhaite une bonne récup, que d'émotion ... allez, tu es la meilleure, c'est juste que tu l'ignores :)
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par Etienne » Lun 15 Mai 2017 23:23

@Miss Evidence: ton CR m'a remué au plus profond de moi-même. J'ai peine à imaginer que tu sois parvenue à surmonter une telle somme de souffrances et à boucler ton marathon dans de pareilles conditions. Ton chrono. d'un peu plus de 5 heures seulement n'en est que plus méritoire. Je me sens bien petit en te lisant, moi qui me suis contenté de courir le semi-marathon au rythme pépère du septuagénaire dont le seul objectif était de finir dans les délais.
Tes enfants sont vraiment sympas. Bientôt grand-mère ? Tu verras que c'est un merveilleux "métier" et je suis certain qu'en s'élargissant, le cercle de tes supporters te donnera une motivation supplémentaire pour enchaîner les marathons.
La course à pied est la plus importante des choses secondaires
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par Tati » Lun 15 Mai 2017 23:46

Je te souhaite du courage Nicole pour surmonter tout ça. Tu as une famille formidable, accroche toi à l'amour des tiens. Gros bisous et bravo pour ton marathon.
« L'enthousiasme est à la base de tout progrès. » Henri Ford
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par Escargote » Mar 16 Mai 2017 08:26

De 1) t'es une championne, ma belle (au cas où tu ne le savais pas)

De 2) Et maintenant comment tu vas?
L'escargote cause, court et elle blogue aussi http://escargote-aux-baskets.blogspot.ch
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par LiliRun » Mar 16 Mai 2017 21:04

Ton témoignage me touche également beaucoup.

Je crois qu'il n'y a qu'une chose à dire : Bravo !
Bravo à toi d'être allée au bout de ce marathon malgré tout !
Bravo à toi d'avoir surmonté tous ces km de souffrance mentale !
Bravo à toi de venir nous partager tes difficultés avec simplicité !
Bravo à toi d'accepter ta dépression pour pouvoir en sortir et te reconstruire différemment !
Et ensuite bon courage mais ça manifestement tu n'en manques pas...

Par contre prends soin de toi surtout, profite de l'amour de tes proches et n'hésite pas à demander de l'aide...
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